Arrivé cet été au REC Rugby, le Niçois Kévin Yameogo, dit « Kesh », affiche un parcours aussi impressionnant que sinueux. À seulement 28 ans, le pilier droit a déjà bien vécu, et nous l’a généreusement raconté, pendant plus d’une heure, avec des anecdotes à la pelle.
Aux réalisateurs en quête d’inspiration pour un biopic valant le détour, Kévin Yameogo serait un sacré client. Né à Nice et ayant grandi dans le quartier Bon-Voyage, rien ne prédestinait le jeune Niçois à l’ovalie : « Je suis originaire d’un quartier populaire à Nice. Là d’où nous venons, c’est difficile de s’en sortir. C’est soit le sport, soit la rue, on va dire ça. Mes parents ont tout fait pour mon grand frère et moi. À la base, j’ai fait 10 ans de foot », introduit le joueur de 28 ans.
Forcément, la « rencontre » avec le rugby n’était ainsi pas vraiment programmée : « À 14 ou 15 ans, je regardais un animé sur le football américain et j’ai dit à ma mère que je voulais essayer. Le jour de mon premier entraînement, elle me dépose une heure en avance car elle partait travailler et un homme me demande ce que j’attends. C’était l’entraîneur des -17 ans du Stade Niçois (aujourd’hui Nissa Rugby, ndlr). Je lui explique et il me propose de venir essayer le rugby en attendant. J’y suis allé et je n’ai même pas fait l’entraînement de football américain. Je pense que c’est le destin ».
Du ballon rond au ballon ovale, sans transition
Les animés, une passion chez Kévin Yameogo, en plus de la Playstation : « ça me motive et j’adore taquiner les gars sur la ˈPlayˈ ». Au bout de six mois, il arrête définitivement le football pour se consacrer au rugby. Il ne tarde pas à faire parler de lui et participe même à un stage avec l’équipe de France -16 ans. Cependant, il ne prend pas part à la tournée qui s’en suit, en Angleterre. La raison ? « Je ne connaissais rien aux règles (rires) », plaisante-t-il.
La bonne humeur, un trait de caractère très présent chez le pilier droit : « Humainement, Kesh est quelqu’un de simple et positif, toujours souriant et apprécié dans un vestiaire. Il apporte de la bonne humeur, mais sait aussi être sérieux et concentré quand il le faut. C’est quelqu’un de respectueux, avec un bon état d’esprit collectif », souligne Sunia Vola, devenu « un peu comme mon grand frère » lors de son deuxième passage à Nice.

« C’est ton premier match mais ne stresse pas, tu en auras plein d’autres »
Intégrant le pôle espoirs de Toulon-Hyères, le tout jeune pilier, jusque-là numéro 8 ou deuxième ligne, est très rapidement sollicité mais il préfère prolonger le plaisir dans sa ville natale avant de partir pour rejoindre le centre de formation du LOU, mais se fait une promesse, ainsi qu’à ses amis : Il reviendra pour gagner un titre… Dans la capitale des Gaules, le pilier parfait sa formation.
Lors de sa deuxième saison, il dispute même son premier match en professionnel en Champions Cup, face aux Glasgow Warriors : « Un mardi, l’entraîneur des avants vient me voir et me dit : « Tu es prêt ? » Dans la foulée, je vais voir Pierre Mignoni et il me dit que je vais jouer le week-end. Ça m’a fait quelque chose ». Le jour J, le stress prend le dessus mais une rencontre fait redescendre la pression : « J’étais assez stressé, je pars aux toilettes et je croise Manuel Carriza. Il disputait son dernier match. Il m’a dit : « C’est ton premier match mais ne stresse pas, tu en auras plein d’autres ». Ça m’a beaucoup marqué ».
« J’ai failli y passer… »
À Lyon, il côtoie, entre autres, Delon Armitage, Rudy Wolf ou encore Lionel Beauxis. Sa carrière, et même sa vie, prennent un tournant inattendu lors de son passage à Agen. En plus d’une saison difficile sportivement, il contracte le Covid long : « J’ai connu le fond du fond. Nous ne gagnons aucun match et je tombe malade. J’ai failli y passer. J’arrive aux urgences et je pense rester quelques heures mais j’y passe 11 jours. Les cinq premiers jours, je n’arrivais pas à dormir.
J’avais trop de fièvre et j’ai même été en réanimation pendant deux jours. Grâce à Dieu, je m’en suis remis. En sortant, j’avais les poumons endommagés et le médecin pensait que je ne pourrais plus rejouer. Le chemin a été très long. Je ne faisais quasiment plus rien et j’étais complètement essoufflé après cinq minutes de marche. À ce moment-là, j’ai voulu arrêter ».
Champions Cup, Barbarians et « Nissa La Bella »…
S’il doit son retour avant tout à sa résilience, Kévin Yameogo n’oublie pas son passage dans un centre du Cap Ferret : « Ça m’a beaucoup aidé. J’ai aussi découvert des gens incroyables. La moyenne d’âge devait être de 60 ans. Je jouais aux cartes avec eux et je les aidais à envoyer des messages à leurs petits-enfants. Je ne suis pas ressorti totalement guéri mais j’ai récupéré des capacités pulmonaires ». Après des tests concluants, il rejoint la Section Paloise.
Une reprise progressive mais convaincante, et même ponctuée d’une convocation surprise avec les Barbarians, au Stade Gerland, contre les Tongas : « Je m’étais donné un an pour me préparer mais j’ai rapidement pu faire 5-6 matchs. L’entraîneur a trouvé les bons mots. Et il y a ce match avec les Barbarians. Arthur Joly se blesse et on m’appelle pour me dire que je vais à Lyon. J’étais comme un dingue. Là, tu touches le gratin du rugby, C’était une expérience de fou ».

« Son plus grand rêve était de voir Nice jouer en Pro D2 »
Lors de sa deuxième saison à Agen, il est prêté à Montauban. Un souvenir loin d’être impérissable : « Ça ne s’est pas passé comme prévu, notamment avec le coach ». La douce mélodie de « Nissa La Bella » commence à revenir à ses oreilles et il revient finalement chez lui, en Nationale. Kévin Yameogo avait aussi fait une promesse, gagner un titre avec Nice.
Il est sacré champion de France à l’issue de la saison : « C’est ma meilleure année et aussi celle où j’ai le plus ri. Je me souviens aussi d’une interview d’un intendant du club, que nous appelions « Papy », et qui était là bien avant moi. Il avait dit que son plus grand rêve était de voir Nice jouer en Pro D2. J’étais le plus heureux du monde ». Une année où, malheureusement, il est aussi rattrapé par sa santé : « On s’est rendu compte que j’étais asthmatique à l’effort. Encore aujourd’hui, je dois prendre de la Ventoline ». La saison suivante, en Pro D2, est nettement plus délicate et Nice redescend.
Une partie en ligne à la Playstation qui change tout…
À ce moment-là de sa carrière, Kévin Yameogo hésite à arrêter : « J’en avait un petit peu ras-le-bol du rugby. Si je ne trouvais pas de club, j’arrêtais. Je songeais aussi à prendre un travail à temps plein en tant qu’auxiliaire vétérinaire ». Une nouvelle vie débloquée. Plus tôt dans son parcours, le pilier avait finalisé une reconversion professionnelle post carrière dans ce domaine. Finalement, la PlayStation va lui « trouver » un club.
Lors d’une partie en ligne, il discute avec Johann Grundlingh, joueur du REC Rugby : « Il me dit que Kévin Courties cherche un pilier. Kévin m’appelle dans la foulée et me dit simplement que si je viens, c’est pour reprendre du plaisir à jouer. Pour moi, sans plaisir, ça ne sert à rien. Bourgoin et Orléans étaient aussi intéressés mais, avec ce dernier, j’étais en ballotage avec Sunia Vola. Si ça se jouait entre nous, il était hors de question de lui prendre la place. Nous en avons discuté et il a signé là-bas, moi au REC ».
Si le plaisir est bien de retour, il le retrouve également dans les vestiaires : « Ce qui me motive ici, c’est de voir des mecs qui travaillent et qui viennent ensuite s’entraîner. Sur le terrain, ils s’arrachent, ce sont des besogneux. Ça me rappelle quand j’ai commencé à Nice. Nous faisons avec les moyens du bord mais c’est aussi ça que je trouve beau ». Presqu’autant qu’un destin de folie qui a encore de très belles pages à livrer, à seulement 28 ans.




