Football – Stade Rennais : Christophe Le Roux : « Rennes m’a construit comme joueur et comme homme »

Entretien avec Christophe Le Roux.
Christophe Le Roux ouvre la boîte à souvenirs. @Crédit photo : JRS

Il était là au démarrage de l’ère Pinault et a la spécificité d’avoir fait toute sa carrière en Bretagne, ou tout proche, du côté de Nantes. Lui, c’est Christophe Le Roux le cœur tango mais de solides souvenirs en tête à l’évocation des « Rouge et Noir ». Alors que Rennes reçoit Lorient en ce mois de janvier, témoignage d’un joueur unique comme on en fait peu.

A l’heure où Lorient visite le Roazhon Park mi-janvier, où basculera votre cœur ?

Tout le monde le sait, j’ai le cœur « Tango ». Je suis né à Lorient, j’y vis aujourd’hui et j’y ai été joueur et dirigeant jusqu’en 2022. Pour ce qui est d’aujourd’hui, je constate aussi la montée en puissance des deux équipes, de façon différente. Les deux formations n’évoluent pas dans la même cour et je pense que Rennes doit s’imposer et le fera sans doute, sans que cela n’influe pour autant sur le maintien que je pense tout à fait possible pour les Merlus. A l’aller, je n’oublie pas que pendant une mi-temps, à neuf contre onze, Rennes avait dominé et mené le match, sans être récompensé.

Etes-vous convaincu par la politique sportive du club et le projet Habib Beye ?

Je crois en ce projet et ce que fait aujourd’hui Loïc Désiré, que je connais bien, me plaît. Beaucoup plus en tous cas, que le recrutement de l’an passé… Pour ce qui est du coach, j’aimais déjà beaucoup ce qu’il proposait comme consultant et j’apprécie aussi le technicien, dont le discours se rapproche de ce que j’aime dans le foot.

Je m’y retrouve, j’aime la confiance qu’il a en lui et j’espère qu’elle rejaillit sur ses joueurs. La situation qu’il vient de vivre, où les choses se sont jouées à peu pour son maintien avec la suite que l’on sait, est intéressante et prouve qu’il faut aussi laisser du temps pour réaliser un projet. Je lui souhaite de continuer à progresser et à accrocher quelque chose de beau en fin de saison. Cela tient à si peu de choses…

Vous avez évolué au club alors que la famille Pinault arrivait tout juste. Comment jugez-vous ce quart de siècle et ce qu’est aujourd’hui le Stade Rennais ?

C’est le club phare de Bretagne, le patron, c’est incontestable. Le club a pris une tout autre dimension, avec beaucoup de travail de structuration, un stade aujourd’hui magnifique et parmi les meilleures ambiances de France et une cote de sympathie importante. Le style de jeu, l’histoire racontée, ce qui se dégage, tout me paraît positif à ce jour et la patience de M. Pinault, sur 25 ans, ce qui n’est pas rien, est une richesse inestimable pour les supporters.

Rennes fait partie des gros clubs de Ligue 1, c’est incontestable. Il y a eu peu de titres au palmarès en rapport aux investissements mais l’actionnaire ne s’est pas lassé, a continué de construire dans le temps. C’est une chance et une force, avec de belles émotions vécues dans les soirées européennes ou bien sûr, la coupe de France 2019.

« Quand je marque le coup-franc dans le derby, je sais que j’arrive à Rennes un mois plus tard… »

Quand on parle du Stade Rennais, quelles sont les images qui vous reviennent directement ?

Plusieurs. Je pense d’abord aux copains et à un, en particulier, Christophe Revault, qui nous a quittés (ndlr : l’ancien gardien du Stade Rennais est décédé en 2021, suite à une péritonite). Ça a été un choc terrible, nous étions restés très proches, nous partions en vacances ensemble avec nos familles. Je profite de cette interview pour le saluer et envoyer toutes mes pensées à ses proches. Il y avait aussi Domminique Arribagé, Philippe Brinquin, que je recroise à Lorient ou encore Cédric Bardon. Nous étions une vraie bande de potes, qui partagions plein de choses aussi en dehors du foot…

Et côté terrain ?

En premier, il y a la double confrontation en Intertoto contre la Juventus. A l’aller, nous perdons 2-0 mais on a l’impression d’être passé à côté de quelque chose. Au retour, nous entamons comme des fous, on marque vite, on tape le poteau. C’est un souvenir de folie et je suis convaincu que c’est aussi un marqueur dans l’histoire du club, qui l’a un peu remis à la lumière médiatique. A titre plus personnel, le but marqué contre Metz en mai 2020 qui nous assure le maintien à la dernière journée d’une saison difficile.

Toute ma famille et mes copains étaient là, c’était un moment très fort ! Je peux ajouter la victoire à Guingamp 1-6 où je suis décisif je crois sur quatre ou cinq buts ou moins sympa, notre défaite en demi-finale de coupe de la Ligue à Lorient en 2002, alors que je rêvais d’un trophée, dans un match affreux, en ayant rien concédé ou presque. Il y a aussi eu, bien sûr, le coup-franc marqué avec Nantes un mois avant d’arriver, c’est aussi particulier (rires) !

Vous saviez que vous veniez à Rennes quand vous marquez et célébrez ce fameux coup-franc ?

Quand je marque dans ce fameux derby, les discussions sont très avancées et je suis convaincu d’arriver à Rennes quelques semaines plus tard, avec un projet qui me plait, dans lequel je me retrouve. Pour autant, j’ai toujours respecté les maillots que je portais, me suis toujours investi à 2000% et ce but le prouve. Il est un peu fou, c’est particulier ce jour-là, dans ma tête mais j’étais ainsi.

Le Stade Rennais d’alors, en 1999, n’était pas tout à fait le même qu’aujourd’hui…

Quand j’arrive, je suis à la croisée des chemins entre un club qui n’a plus de président, qui va vers une certaine instabilité et un autre où M. Pinault vient d’arriver, avec un grand projet, des ambitions et beaucoup de choses à faire. Paul Le Guen est l’entraîneur, l’effectif est déjà de grande qualité. Pour moi, le projet est à Rennes avec l’objectif aussi de m’accomplir en tant que joueur, à part entière.

Si Nantes m’a permis de découvrir la Ligue 1 sur le tard, à 27 ans, Rennes m’a offert la chance de devenir un joueur confirmé à ce niveau, avec des responsabilités, une influence. Le FC Nantes 1996-1997, n’importe quel joueur de Ligue 2 ou de National aurait pu y jouer, tant tout était rodé. Un peu comme le PSG d’aujourd’hui où un gars venu d’en-dessous trouverait sa place, sans difficulté.

« J’aime toujours autant aller voir les matchs »

En quoi Rennes a-t-il marqué votre carrière ?

Plus que ma carrière, Rennes a marqué ma vie, au-delà du foot. Professionnellement, j’y suis devenu un joueur de Ligue 1, à part entière. Quand je quitte Rennes, Noël Le Graet me veut à tout prix et je cède à son appel mais le PSG s’est aussi fortement renseigné, avec Luis Fernandez qui souhaite m’engager.

J’aurais pu, à ce moment-là, basculer sur le fameux « grand club », même si le PSG n’était pas celui d’aujourd’hui. Mais c’est ainsi. Rennes, c’est surtout, sur le plan personnel, la naissance de ma fille Lola, ma seconde, mais aussi les traitements médicaux pour Clémentine, ma première, qui a combattu et vaincu une leucémie à l’âge de 7 ans. Elle est tombée malade quand nous sommes partis de Rennes et nous avons multiplié ensuite les allers-retours pendant près de cinq ans.

Le Novotel d’Alma, je l’ai connu pour les mises au vert avec le Stade Rennais mais surtout à titre personnel, quand nous venions aux soins à l’hôpital Sud. Elle s’en est sortie, elle va très bien aujourd’hui mais cette épreuve de vie nous a forcément tous marqués. Rennes, nous l’avons aimée et cette ville restera à part…

Était-ce un choix que de vivre toute votre carrière en Bretagne, si l’on excepte le passage à Nantes ?

Sincèrement, les choses se sont faites ainsi, il y a eu comme un fil qui m’a sans doute retenu à ma région, du début à la fin (rires) ! Ce ne fut pas un choix délibéré, juste les choses qui se sont déroulées ainsi pour mon plus grand bonheur. J’ai évolué dans cinq clubs, y ai vécu beaucoup de bons moments et j’ai eu la chance de ne pas connaître de grosses blessures. Cette carrière de joueur de près de 20 ans fut un bonheur.

Il y eut celle de dirigeant, par la suite. Comment la jugez-vous ?

Je me suis régalé dans ce rôle. A l’époque, Christian Gourcuff me fait venir comme recruteur puis j’ai pris ensuite la direction de la cellule de recrutement. En 2015, je deviens directeur sportif du club, poste que j’ai occupé jusqu’en 2022. Là, j’ai eu le besoin de faire un break, de dire stop. Le football a énormément évolué et parfois, mes convictions et ma vision du rapport humain se sont heurtées à ce qu’est devenu notre sport.

C’est-à-dire ?

En tant que directeur sportif, on travaille dur pour fournir la meilleure équipe au coach, en accord avec les recruteurs et le président. L’été, tout le monde est toujours ok, sur la même longueur d’ondes mais les résultats négatifs, la pression des supporters ou des entourages de joueurs viennent très vite bouger et altérer tout cela. Le rapport humain se biaise vite et c’était devenu difficile à vivre. J’ai eu besoin d’une vraie respiration, de faire le point et aussi, de revenir à l’essentiel en me recentrant sur ma famille.

Vous avez alors coupé avec le foot ?

Non, on ne coupe jamais totalement, c’est une passion, j’aime toujours autant aller voir les matchs, au stade ou devant la télé. Maintenant, sans la fonction dirigeante, c’est plus simple ou serein à vivre, c’est certain. J’ai été au cœur d’un projet pendant ma période sans foot d’un complexe de padel et d’escalade à Lorient qui n’a hélas pas abouti.

Cela m’a affecté mais on repart de l’avant et aujourd’hui, je suis à l’écoute de tout projet qui me donnera l’envie de retrouver les collègues tôt le matin, de construire et de m’investir dans un but collectif, que ce soit en D1, D2 ou National. Ce qui comptera, ce ne sera ni l’argent, ni les lumières mais l’histoire humaine. C’est mon moteur.

« Les choses vont vite, la culture de l’instant est dangereuse et les garde-fous pas simples à activer »

D’autant qu’à l’heure de la multipropriété, des fonds de pension et autres nouveaux modèles économiques, les dirigeants ayant été joueurs apparaissent comme précieux…

C’est vrai. Je pense qu’un ancien joueur dans un club aura toujours quelque chose à apporter, à transmettre mais aussi un rôle de garde-fou, comme garant de l’histoire et l’ADN d’un club. Ce n’est pas incompatible avec l’évolution actuelle du football, qu’il faut accepter car d’une part inéluctable et d’autre part, pas obligatoirement négative. Je ne suis pas partisan du « c’était mieux avant », il faut simplement évoluer, comprendre les nouveaux enjeux et y ajouter aussi un peu de ce qui a existé avant, réussir à prendre le meilleur de chaque époque pour construire un présent.

Les difficultés économiques du foot français, les nouvelles générations, cela vous a-t-il aussi poussé à cette pause ?

Non, pas forcément. Il faut être connecté à son temps, comprendre le milieu qui nous entoure plutôt que de le rejeter. Les jeunes oui, sont différents de ceux que nous étions. Quand j’étais directeur sportif, j’étais toujours surpris quand je descendais dans les vestiaires après une victoire et que je les voyais tous sur leur téléphone plutôt qu’à partager le cri de guerre. C’est dommage.

J’espère sincèrement qu’ils ont une vie tous ensemble, que nous dirigeants, ne connaissons pas. A l’époque, nous nous mettions minables sur le terrain, pendant 90 minutes, mais on était aussi très solides en après-match, à refaire le monde autour d’un verre ou deux… Il faut garder cette insouciance, ce partage, le foot, c’est aussi cela.

Pour ce qui est de l’économie, il faut aussi regarder les choses avec recul. Il y a quelques années, Lorient, en finissant 17ème sur 20, avait touché 35 M€ d’euros de droits TV. Aujourd’hui, c’est 3… Où se situe la réalité, le juste milieu de ce que doit être l’argent dans le foot ? C’est un débat très vaste et l’argent ne doit pas être l’excuse vis-à-vis de la compétitivité. En travaillant bien, en profondeur, de belles choses sont réalisables, ce n’est pas qu’une question de moyens.

Comme de débuter encore en Ligue 1 à 27 ans ?

Bien sûr, c’est toujours possible. Aujourd’hui, on signe des gamins pros à 15 ans… C’est tôt, trop tôt et on est ensuite surpris de les voir perdus ou déstabilisés à 20 ans… Les choses vont vite, la culture de l’instant est dangereuse et les garde-fous pas simples à activer. A l’inverse, de belles histoires démontrent aussi que des garçons sortis de centres de formation sont passés par la N1, la D2 avant de s’épanouir en Ligue 1.

Dans mes plus grandes fiertés de dirigeant, il y a Laurent Abergel, que l’on est allés chercher en Ligue 2, à Nancy et qui est devenu capitaine et incontournable à Lorient, à force de travail, qu’il pleuve ou qu’il vente. Ce type de garçon pourrait aujourd’hui jouer, j’en suis convaincu, dans n’importe quel club du Top 5, de par sa qualité et son abnégation au travail. Ces profils existent encore, il faut simplement leur faire confiance, les connaître puis leur donner la chance qu’ils méritent.

Un dernier mot, hors football. L’enfance est une thématique importante à vos yeux, puisque vous êtes aussi vice-président de Seaja, une association qui vient en aide aux enfants en Asie. Pouvez-vous nous en dire un mot ?

Oui, cela me tient vraiment à cœur. J’œuvre au quotidien auprès des deux fondateurs, Patrice Landrein et Stéphane Selard, et je pars d’ailleurs quinze jours au Cambodge en janvier dans ce cadre. Nous avons pour mission de soutenir des projets éducatifs dans les zones défavorisées d’Asie, en offrant aux enfants un accès à une éducation de qualité dans un environnement digne. L’association travaille en étroite collaboration avec les communautés locales pour développer des programmes adaptés aux besoins spécifiques des villages concernés. Aujourd’hui, ce sont près de 500 enfants qui ont déjà été accompagnés.

Signature de l'auteur, Julien Bouguerra.