Revenu dans le club qui l’a fait « roi » d’Europe et du monde avec les Bleus, Igor Anic, 32 ans, retrouve Cesson gonflé à bloc. Entre famille, curiosité, handball mais aussi créativité, écriture et dessin, le nouveau capitaine des Irréductibles se dessine jour après jour un destin pas comme les autres.

« Je suis vraiment heureux qu’Igor soit là. Pour l’anecdote, j’ai affronté son père Zeljko, et été sous ses ordres quand j’étais encore joueur, à Saint-Raphaël. Le temps passe… ». L’anecdote de Christian Gaudin le rappelle d’emblée, le hand est une histoire de famille chez les Anic. Igor, né à Mostar, en Bosnie-Herzégovine en 1987, porte cette tradition familiale au plus haut niveau depuis plus de dix ans, du sud de la France à la Slovénie, en passant par l’Allemagne et la France. Un destin forgé avec conviction, travail, talent et dépassement de soi.

Ecriture, dessin et développement personnel

Le papa, Zeljko, brillant demi-centre, débarque avec son épouse, Igor « sous le bras » et un baluchon sur l’épaule pour tenter la grande aventure en 1989, chez les Girondins de Bordeaux. Direction ensuite l’OM Vitrolles et le sud de la France. Avec une maman basketteuse et un papa qui deviendra le premier capitaine de l’équipe nationale de Bosnie, le petit Igor baigne d’entrée de jeu dans le sport, loin du KO régnant dans les Balkans : «  La guerre, je ne l’ai vue et connue que de très loin. Mon petit frère et moi avons été épargnés et protégés de tout ça par nos parents. Aujourd’hui, je ne cache pas à mes enfants que de mauvaises choses se passent dans le monde. La vie n’est pas rose tout le temps ». Pas de doute, Igor Anic est un acteur et spectateur attentif de son époque sociétale mais aussi de son sport : « Le hand a beaucoup changé depuis mes débuts. Quand il a signé en France, mon père touchait un salaire autour des 10000 francs  alors qu’il était un joueur confirmé. Aujourd’hui, il s’agit du salaire minimum ou presque d’un jeune. Les mentalités aussi, sont différentes. Avant le bizutage, même si ce n’était pas toujours glorieux ou intelligent, faisait partie du truc. C’est inconcevable aujourd’hui… ».  Rapidement à l’aise sur un terrain de hand, Igor Anic évolue dans un premier temps sur la base arrière son premier amour. Au fil des années, il passe pivot : « Les coachs m’ont mis là car j’étais plus costaud, plus grand… ». Plutôt doué de ses mains, Igor est un élève qui « peut faire mieux » tout en développant une personnalité créative et manuelle : « J’ai toujours aimé dessiner, bricoler, utiliser mes mains. Aujourd’hui, je pense qu’elles sont ma plus grande richesse ! En ce moment, je confectionne une banquette de jardin avec des palettes » confie-t-il dans un sourire. « Ma mère a conservé des classeurs entiers de dessins. Au début, je recopiais. Au fil du temps, j’ai pris goût aux croquis, aux caricatures. » Des talents rarement exprimés et assumés publiquement par nos sportifs: « J’ai écrit un livre, l’ABC du hand. Je pourrais le dire à mes enfants, plus tard. Ils m’avaient sollicité non pas pour les dessins mais pour l’écriture. J’y ai pris goût, j’adore ça et j’en ai besoin. Depuis près d’un an, j’ai même mon Day Book, où j’écris en Anglais tout ce qui se passe dans mon quotidien. C’est devenu un besoin un réflexe de tous les jours, encouragé par mon épouse. Je lis aussi beaucoup de livres consacrés au développement personnel et à la psycho. Toutes ces choses-là me passionnent. »  Une tête bien remplie et un physique impressionnant, avec un joueur ayant aussi une longue histoire à raconter : « J’ai été formé à Montpellier, où j’ai pris conscience des possibilités et de ma détermination à devenir pro. En quatrième, j’ai choisi allemand car dans ma tête, je voulais jouer en Bundesliga ! » L’opportunité arrivera plus vite que prévu avec Kiel, grand d’Europe : « J’étais un pari pour eux, je n’y allais pas en numéro 1, c’est sûr, mais Kiel, impossible de refuser ! J’ai passé quatre saisons là-bas, vécu le quotidien d’un très grand club. C’était incroyable, avec un rôle décisif en finale du Final Four en 2010 contre Barcelone. Le coach nous rentre, plusieurs coéquipiers et moi, qui étions restés sur le banc toute la demie. Il y avait moins six au score mais en un quart d’heure, nous les avons renversés pour gagner avec deux buts d’avance. Un scénario dingue et la sensation d’avoir joué un rôle important dans ce titre ! ».

France ou Croatie, l’éternel choix…

Fort d’un apprentissage vitesse grand V chez les géants allemand mais aussi de la rencontre d’Anya en 2009, qui deviendra sa femme et la mère de ses deux garçons, Igor reste en Bundesliga et rejoint Gummersbach en 2010, où il gagne en temps de jeu pendant deux saisons et remporte la coupe des coupes. Ses performances sont de plus en plus observés et le joueur choisi alors de rentrer en France pour taper dans l’œil du sélectionneur national. L’équipe de France, un choix du cœur ? « En 2009, une délégation croate m’approche et me fait part de son souhait de m’intégrer à la sélection. J’ai réfléchi mais je ne me voyais pas arriver à Zagreb ne connaissant ni la culture, ni les codes de ma génération qui avait grandi là-bas. Le choix de la France me paraissait plus naturel sportivement parlant, dans ma croissance et mon expérience handball, même si mon père, croate, aurait été le plus heureux des hommes si j’avais endossé le maillot croate. » Consolation pour le papa, que le fiston appelle après chaque match encore aujourd’hui pour débriefer, ce sera le maillot Bleu qui permettra à Anic fils d’écrire son prénom en lettres d’or dans le palmarès mondial du hand. Il est appelé chez les Bleus en 2013 après une première année convaincante à Cesson. Chez les « Rose et Bleu », il termine le championnat 7ème à quelques points de l’Europe. Résultat, il se retrouve de l’aventure au championnat d’Europe puis au championnat du monde : « J’étais en Bleu pour compléter le groupe et j’ai essayé à chaque fois que l’on a fait appel à moi de tout donner, d’apporter ma pierre. J’ai été plutôt performant au shoot quand je suis rentré mais j’ai surtout côtoyé un groupe fantastique. » Avec les Karabatic, évidemment : « Nous sommes un peu comme des frères, on se connait depuis nos 4 ans. Vous savez, c’est propre à notre génération, de l’après-guerre de 92. Peu importe que nous soyons croates bosnien, serbe… Avant et après le match, nous avons cette fraternité, ces langues si proches qui nous rapprochent. Si tous les pays d’ex-Yougoslavie étaient aujourd’hui unifiés, l’équipe serait juste injouable tant il y a de qualité ! ».

En Bretagne, lors de sa deuxième saison, Igor performe avec une vraie équipe de copain. L’ambiance, l’aspect familial et le temps de jeu sont autant de voyants au vert mais le succès entraîne la convoitise puis la fin d’une époque. Nantes en profite et le recrute : « Il s’agissait d’une vraie opportunité, sur un gros projet. Mon premier fils, Zack, venait de naître ici mais nous avons accepté. Malheureusement, l’expérience ne fut pas aussi concluante. » A Nantes, Igor Anic est rapidement un second choix et ne s’épanouit pas pleinement dans un club à l’ambiance différente. Malgré la naissance de Mark, son second enfant, l’expérience tourne court. Kiel revient à la charge pour une pige en joker médical : « Pas d’hésitation, j’ai foncé, je savais où j’allais ». Sportivement, tout fonctionne mais sans lendemain. Retour en France, à Saran, promu dans l’élite : « C’était un challenge, que je n’avais jamais connu jusque-là, en arrivant dans une équipe jouant le maintien. Nous y sommes parvenus de justesse mais j’ai réalisé sur le plan statistique l’une de mes toutes meilleures saisons. Après le deal était d’un an… » Les valises sont de nouveau sur le quai, direction la Slovénie et Celje : «  Ce fut magnifique car ma femme est slovène et a pu se rapprocher de sa famille, travailler de nouveau et moi, m’éclater sur le terrain. C’est là-bas que j’ai notamment connu Luka qui a beaucoup compté dans mon choix de revenir à Cesson. »

Ce retour, acté en avril, devrait faire le plus grand bien aux Irréductibles, qui tiennent-là un leader de vestiaire, capable d’être suivi et compris sans élever la voix. Pour ce faire, quel secret ? Une discipline de fer, chaque jour : «  Je pense que nous devons nous fixer nous-même afin de toujours repousser les limites. Je ne me suis jamais senti aussi bien physiquement, je suis affuté et en pleine possessions de mes moyens, avec l’envie de ramener Cesson dans l’élite. » A l’image de Senjamin Buric, finalement parti à Nantes, a-t-il hésité à faire chemin arrière au moment où le CRMHB s’enfonçait inexorablement au classement ? « Un contrat est un contrat et je n’ai qu’une parole. J’avoue m’être senti mal, très mal en suivant le match de Pontault sur le live du site de la LNH. J’étais KO, groggy mais nous sommes tout de suite repartis de l’avant. Dans la vie, il y a ceux qui regardent le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. J’en fais partie. » Avec un capitaine déterminé et attentif à la vie du groupe dans le vestiaire mais aussi en dehors, le CRMHB peut avancer vers son objectif remontée : « Nous avons réalisé une bonne préparation mais ce qui compte, c’est la compétition. L’objectif, c’est de remonter. Après, nous verrons bien. J’ai signé deux ans mais aujourd’hui, j’aspire à la stabilité. J’ai 32 ans, deux petits garçons et une femme et l’envie de penser aussi à demain et à l’après. Partir sans trouver mieux ? Non. A nous de faire le boulot. ». Au néo-capitaine cessonnais d’habiller de succès sa plume pour écrire les premiers chapitres d’une nouvelle histoire.