Il devait être le maître à jouer du CRMHB cette saison, le leader mental et technique d’une équipe qui en avait manqué les années précédentes. Luka Mitrovic n’aura pu s’illustrer qu’un mois en compétition, coupé net par une rupture des ligaments croisés. Il en faut plus pour abattre un homme déterminé, aussi compliqué à croiser sur le terrain qu’agréable à côtoyer en dehors !

La ponctualité est souvent gage de respect, d’éducation. 11 heures, c’est onze heures et Luka est là, prêt à en découdre dans un anglais bien meilleur que celui de son interlocuteur ! « Je préfère te répondre en Anglais. Mon Français est très mauvais. Oui, vraiment… ». Libre à nous de le croire mais pour autant, acceptons le choix du roi et c’est parti pour un voyage garni de nombreuses escales. Né en Serbie en 1987, Luka Mitrovic fait partie de cette génération née au moment de la guerre en ex-Yougoslavie. De cette période noire, Luka ne garde pourtant que de souvenirs lointains, diffus : « Nous n’étions pas à un endroit situé sur des lignes de combat, cela se situait ailleurs mais évidemment, dès que l’on allumait la télévision, on ne voyait que cela. J’ai très peu de souvenirs de tout cela mais ce que je sais, c’est que j’ai grandi dans une famille ouverte d’esprit, qui n’a jamais cherché à nous monter les uns contre les autres. J’ai de nombreux amis bosniens, croates et partout dans le monde. Ma génération est celle qui a grandi après la guerre, et aujourd’hui, nous sommes pères, à notre tour et faisons tout pour nous rapprocher les uns des autres, ne pas faire de différences. ».

Rapidement repéré dans sa petite ville au handball, Luka évolue assez vite et passe les étapes  une à une. Il rejoint rapidement le Dinamo Pancevo et évolue en D2. Efficace et remarqué, il doit changer de club et rejoint le Metaloplastika Sabac, club aux deux Ligues des Champions et réputé pour sa qualité à la formation. Il y joue quatre ans, devient  rapidement titulaire et capitaine, au bout de deux ans seulement. Dans la foulée, le voilà MVP de la saison en 2012 et appelé par la même occasion en sélection. La satisfaction est là et à 23 ans, le néo-international est à un nouveau tournant : « Je ne voulais pas plafonner et j’avais besoin d’un nouveau défi, de voir un autre handball, mais aussi de quitter le cocon. J’ai eu plusieurs propositions et j’ai choisi le Danemark et Aalborg. ».


« Les deux plus belles années de ma carrière…  »

Là-bas, tout change et le challenge n’est pas que sur le terrain et enrichit chaque jour l’international serbe : « J’ai découvert un nouveau mode de vie, une autre mentalité. Là-bas, les gens sont plus réservés, ouvrent moins vite « la porte » mais ensuite, font absolument tout pour qu’un nouveau se sente bien. Froids au premier abord, les Danois sont ensuite aux petits soins, fidèles et généreux. Il y a moins de démesure que dans les Balkans. Nous ne sommes ni tout en haut, ni tout en bas, il y a du recul et une attitude mesurée face aux événements. ». Comme en Serbie, Luka empile les bons moments et les récompenses sur le terrain. Guerrier dans l’âme, le demi-centre s’éclate et s’épanouit. Il apprend la langue et rencontre des amis pour la vie. Heureux, son goût de la compétition reprend cependant le dessus et après une seconde saison à Norjdelland, avec lequel il connaît la seule descente de sa carrière, il quitte le Danemark. Kristian Berger, sélectionneur de la Norvège, le contacte et pousse pour l’envoyer vers Elverum. « Nous en avons parlé avec ma femme qui faisait ses études en Serbie, et elle a accepté de me rejoindre là-bas. J’ai accepté le challenge et sincèrement, ce sont les deux plus belles années de ma carrière… ».

Dans un club alors peu réputé et une toute petite ville de 19 000 âmes, il vit une aventure humaine exceptionnelle. Doubles champions de Norvège, participants à la Ligue des Champions, les Vikings offrent une expérience unique. Comme en Serbie, Luka Mitrovic est MVP du championnat, accumule les performances et gagne même le « plus beau trophée » de sa jeune carrière, la naissance de son fils, Jakov, en 2015. « Sincèrement, en Norvège, j’avais l’impression d’être dans une grande famille. Tout le monde vivait, respirait handball en ville. C’est un souvenir extraordinaire où tout s’est superbement déroulé. Quitter la Norvège fut la décision la plus difficile à prendre dans ma carrière. ». Nécessaire cependant, le couple souhaitant se rapprocher de la famille avec l’arrivée du premier enfant. Libre, Luka s’engage alors en Slovénie, dans le célèbre Gorenje Velenje. Pour la première fois de sa carrière, cependant, le déroulement est tout sauf idyllique et l’histoire tourne court ! Clashs avec le coach, incompréhensions et mauvais feeling, le chant du départ résonne douze mois plus tard pour rejoindre Celje, en 2017.


« Ça a fait le bruit d’une corde de guitare qui pète, tingggg »

Qualifié pour la Ligue des Champions, le mastodonte Slovène offre du temps de jeu au numéro 20  cessonnais mais l’humain n’y est guère plus qu’à Velenje, même si les grands matchs disputés restent de grands souvenirs. En octobre, néanmoins, en Ligue des Champions, c’est l’heure du premier vrai coup dur, à 30 ans : « Sur un appui, je me souviens que mon pied reste planté. Ça a fait comme le bruit d’une corde de guitare qui pète, tingggg…. Je savais que c’était mort, que le genou avait lâché. C’était ma première grosse blessure. J’ai été opéré en Slovénie et ensuite, il a fallu batailler, lutter. L’équipe a continué son chemin et moi, je me suis retrouvé en juin, libre… ». Nouveau départ en vue, donc, avec un contact avec Kacem, agent habitué à travailler avec la LidlStarligue, qui propose alors le CRMHB : « Nous avons réfléchi avec ma femme puis je suis venu visiter la ville, rencontrer le docteur qui a examiné mon genou puis nous avons discuté avec le club. A Celje, j’ai aussi discuté avec mon ami Igor Anic, qui a joué ici. Il m’a conseillé de venir. J’ai été convaincu par tous ces échanges et nous avons assez rapidement dit oui. Mon métier, c’est le terrain, le jeu, bien entendu, mais aussi le plaisir de découvrir de nouvelles cultures, des langues, des gens. Je parle aujourd’hui couramment quatre langues et je m’accroche pour apprendre le français. Si je devais renaître demain, je ne changerai rien à ma vie ! ».

Arrivé en fin de saison dernière à l’essai, Luka Mitrovic s’engage pour deux saisons et démarre très bien son histoire cessonnaise avec une préparation prometteuse et un début de championnat convaincant. Puis hélas, une nouvelle tuile, avec une nouvelle rupture du ligament croisé du même genou, le droit : « Sur le coup, je n’ai pas plus mal que cela. Ça n’a pas fait Tingggg mais clic-clac ! Au retour, Pépé (Stéphane Perez, le kiné de l’équipe, ndlr) puis l’IRM ont confirmé une nouvelle rupture au même genou… Si je suis revenu trop vite ? Je ne sais pas, on ne peut pas l’affirmer mais j’ai rapidement compris qu’il ne fallait pas gamberger, bosser et ne rien lâcher. ».

Véritable guerrier, le garçon n’est pas du genre à se laisser abattre et épate même coéquipiers et staff médical, au point d’être parfois freiné dans son envie de revenir au plus vite. S’il ne peut rien faire pour aider son équipe à gagner les matchs, il participe à chaque avant-match, vit les rencontres sous tension et accumule le travail de musculation avec les préparateurs physiques. Dans son malheur, Luka Mitrovic relativise et apprécie aussi de vraies belles rencontres humaines : « Tout le monde a été top avec moi, je ne me suis jamais senti seul ou laissé de côté. Et puis « Pépé » a fait un gros travail avec moi, tant physiologique et physique que mental. Parfois, faire de la muscu’ ou courir, c’est très dur. On a passé de longs moments à parler, de tout et de rien, et ça, c’est fort. » L’objectif est désormais clair pour celui qui se décrit comme « un vrai chambreur, est un des plus déconneurs dans le vestiaire malgré un mauvais niveau en français » : Il faut être patient et se focaliser sur un scénario idéal : un retour à la compétition en septembre prochain. Bientôt rejoint par sa compagne et, désormais, ses deux enfants, la famille venant de s’agrandir, Luka Mitrovic sait que le Printemps arrive est fait de  promesses pour vivre enfin son aventure bretonne à 100 %. Rejoint l’an prochain par Senjamin Buric, qu’il connaît déjà, l’international serbe a faim : « C’est aussi un énorme déconneur mais sur le terrain, attention, nous ne serons pas là pour rigoler. La nouvelle salle, tout ce qui est fait au club pour nous, autour de nous, mérite que nous soyons intraitables à la maison. La Glaz Arena, ce sera notre maison, qu’il faudra défendre à tout prix, où nous n’aurons pas le droit de baisser les armes ! Je veux transmettre ma haine de la défaite, quitte à me fâcher avec mes coéquipiers le temps d’un match. La gagne, c’est aussi ça. Sur le terrain, il n’y a pas d’ami, juste la victoire dans les têtes, à tout prix. Si on a tout donné, on peut se serrer la main et passer à autre chose. Depuis le début de ma carrière, je suis comme ça, un mauvais perdant sur le terrain. Beaucoup de gens me disent que je ne suis pas le même en match et à la vie de tous les jours. Agressif, dur, râleur sur le terrain mais très relax et déconneur en dehors. Et c’est un peu vrai… ». Le rendez-vous est pris pour profiter de ce tempérament sur les parquets très bientôt et nul ne doute que comme d’habitude, Luka répondra présent, pile à l’heure !

Julien Bouguerra